
23 octobre 1917, récits de combattants...
23 octobre 1917, 5 h 15. L’assaut sur le secteur de la Malmaison est lancé. Ceux qui s'en sont sortis, nous ont laissés leur témoignage...
Offensive à objectifs limités, la bataille de la Malmaison reste dans les mémoires comme « la Victoire de l’Aisne », mais est aussi un exemple de toute la violence qu’une offensive peu déchainer, puisqu’elle voit se rassembler sur le Chemin des Dames la plus forte concentration de pièces d’artillerie de l’histoire de l’Armée française.
En quelques jours, plus de 3 millions d’obus de tous calibres s’abattent sur les positions allemandes avant que 72 000 hommes ne s’élancent sur un front d’à peine 12 kilomètres, le 23 octobre 1917, à 5 h 15, à l’assaut du secteur du fort de la Malmaison. Si le butin est considérable avec 200 canons, 22 minenwerfers et 720 mitrailleuses capturées, on compte près de 6000 tués ou disparus et 22 679 blessés côté français et 8000 tués, 30 000 blessés et 11157 prisonniers côté allemand. Ceux qui s'en sont sortis, nous ont laissés leur témoignage...

Anonyme, Allemand
Anonyme, Allemand. Cliquer pour développer.
« Chemin des Dames, 22 Octobre 1917. Chère Catherinette, Depuis quelques jours déjà, le Français tire sans arrêt des obus de tous calibres sur les tranchées, sur la position en arrière des pentes, sur tous les chemins de communication et sur les routes qui conduisent à l'arrière. C'est une succession ininterrompue de jets de terre qui s'élèvent haut, au milieu du roulement, du fracas général et du grincement des rochers. Le monde s'écroule et il ne peut pas en être autrement ; tout tremble, tout vacille sous le choc et la pression des obus qui arrivent. Les sorties de nos abris seront-elles épargnées ? Déjà le Français a envoyé quelques marmites tout à côté, et l'abri voisin n'existe plus. Un coup bien dirigé et nous sommes réduits en marmelade sous dix mètres de terre. Voilà notre situation et nous attendons, les nerfs tendus. Oui, attendre, car nous sommes condamnés à l'inactivité. Et cependant, afin que cessent ces tirs, nous désirons tous que les Français viennent. Nous aurons vite fait de les expédier avec la tête ensanglantée. Voici la nuit. Le tir des canons lourds se ralentit. Les canons de campagne continuent de tirer sans arrêt. Celui qui parvient à s'endormir est bientôt réveillé par la sentinelle qui crie : « Alerte ». Et il en est ainsi chaque nuit. Ce n'est qu'entre 8 et 9 heures du matin que le feu est moins violent. Le Français boit son café. Alors on se risque hors de l'abri. Quel étonnement ! La contrée apparaît comme retournée à la charrue. Les trous se touchent. Au milieu de tout cela, des racines et des troncs d'arbres. On est pris d'un frisson. Là, des abris défoncés, plus loin de gros obus non éclatés. En avant, chez les fantassins, la première tranchée et les abris ne forment plus qu'un champ d'entonnoirs. La deuxième tranchée dans la pente n'existe plus qu'à demi. Les fantassins se trouvent dans les quelques rares abris qui sont encore intacts. Nous disposons également de quelques grandes cavernes. Mais peut-on se sentir en sécurité quelque part ici ? Hier, deux de ces cavernes ont été détruites par les obus. Impossible de s'approcher de la première dont les occupants ont été écrasés par les blocs de pierre. Dans l'autre on a retiré 80 blessés et 40 tués. Mais il n'y a pas que la position qui soit dévastée : toute la zone immédiate, toutes les routes et tous les chemins qui mènent à l'arrière, sont dans le même état. Attelages, voitures, chevaux, frappés par les obus gisent abandonnés sur les voies d'accès. Les « frères » tirent jusqu'à deux lieues en arrière du front, et leurs aviateurs règlent parfaitement le tir. On dit qu'à l'arrière aussi, il y a eu toutes sortes de pertes. Une partie seulement des voitures de ravitaillement a pu passer sous le feu. Du reste, il n'y a que la nuit qu'elles puissent venir. C'est horrible. Et cependant tout cela est fait par des hommes. Notre lieutenant a passé aussi quelques jours dans l'abri. Il tremblait dans sa culotte, malgré sa croix de fer de 1ère classe. Il se soulageait dans le couloir de l'abri. Si un des hommes en avait fait autant !! Mais il n'a pas osé sortir et pourtant les hommes sont bien obligés d'aller se satisfaire sous le feu. Tout cela ne l'empêchera nullement de faire l'important et de cracher très loin. Et voilà les héros ! Aujourd'hui il a fait venir son cheval de selle et il est parti au galop. Il m'a laissé une bouteille d'eau-de-vie. Un ordre vient de nous arriver. D'après les dires de prisonniers l'attaque doit avoir lieu demain ou après-demain. Feu roulant depuis le 15. Après tout, cela m'est égal, mais il ne faut pas que je sois fait prisonnier si peu de temps avant ma permission. »

Pierre DESAULLE, 30 ans
Pierre DESAULLE, 30 ans. Cliquer pour développer.
« A 3 h 20 nous commençons les tirs de neutralisation à obus toxiques sur les batteries allemandes. En même temps le tir de préparation se déclenche avec une violence sans pareille. A 5 h 15 en pleine nuit l’attaque d’infanterie se déclenche elle aussi en même temps que l’artillerie redouble la violence de son feu. Le jour ne tarde pas à paraître mais les Allemands ne semblent pas réagir, tout au moins de notre côté. Vers 8 heures alors que le jour est complètement levé on peut en montant sur la crête qui domine ma batterie apercevoir la crête du Chemin des Dames sur laquelle s’abattent les obus de tous calibres et qui fume comme un volcan. Les obus de 400, de 370, de 270 font des gerbes formidables. Par suite de notre rôle de contre-batterie nous n’avons aucune liaison avec l’infanterie, aussi nous sommes sans nouvelles. A 10 heures cependant on nous annonce que le premier objectif du corps d’armée a été atteint. Vers 11 heures nous apprenons que l’attaque a pleinement réussi dans notre secteur et Gondelle reçoit l’ordre d’aller reconnaître un observatoire à la Haute Pie. Nos troupes sont donc au moins à Vaudesson. A 12 h 30 ordre de cesser le feu. Un silence impressionnant succède au vacarme de la matinée. A midi d’ailleurs le colonel commandant l’AL 21 donne l’ordre aux batteries de se déplacer pour aller occuper les positions reconnues ces jours-ci près de la carrière du Piano à 1 km au NE de Sancy. La 12e batterie doit commencer le mouvement ce soir et nous demain. Comme ma batterie est placée actuellement elle peut encore tirer sur les passages de l’Ailette et gêner les Allemands dans l’évacuation de son matériel. Le soir les nouvelles se précisent : nous avons pris au moins 25 canons et 7500 prisonniers dont un grand nombre sont déjà rassemblés au poste de commandement de la division derrière nous. Le récit d’un des prisonniers fait connaître que la batterie 35-55 battue par moi le 17 octobre a eu ses 4 pièces démolies et 7 hommes tués. »

René GERMAIN, 22 ans
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« 4 heures. Tout le monde est en place et il nous reste une heure à attendre, qui restera dans ma mémoire comme l’une des plus dures de ma vie, tant elle fut tragique, heure qui me sembla durer un siècle, heure de massacre sans nom où nous fûmes de pauvres pantins qu’un maître cruel s’amusait à déchirer. Les hommes cassaient la croute et buvaient plusieurs quarts de suite pour se soutenir, car l’émotion serrait les cœurs et les gorges. Une légère odeur d’eau-de-vie flottait… Tout à coup, une immense lueur embrase le ciel derrière nous, alors que les hurlements de mille pièces font trembler la terre. Le pilonnage commence… La partie est engagée. Dans la nuit, l’effet est effrayant : pas une pièce ne doit chômer, et le front allemand se couvre d’épouvantables craquements comme si l’écorce terrestre allait s’ouvrir…Mais la riposte n’est pas longue à venir, l’ennemi doit sentir que la nuit sera décisive. Des rafales de gros obus tombent sur les parallèles et les boyaux avec une précision diabolique, de hautes flammes rouges jaillissent de tous côtés pendant qu’une pluie de terre crépite sur nos casques… Ça se gâte ! Une lueur fulgurante devant moi… Je suis plaqué sur le dos, du soufre plein le nez ; des gémissements s’élèvent, des cris de douleur percent le tumulte… un blessé, le caporal Mégret – qui fut avec moi au Chemin des Dames – s’enfuit en geignant, marchant sur nos têtes et nos dos pour passer. Arnoux vient d’avoir quatre hommes tués au même instant, et deux blessés, dont l’un expire, un bras arraché. Il demande qu’on l’achève, et j’entends encore sa voix : – Tuez-moi, tuez-moi puisque je vais mourir…Maintenant, c’est la boucherie dans toute son horreur. Devant moi, terré comme une bête, l’homme de liaison, un jeune au visage blanc comme cire, les yeux exorbités, murmure sans arrêt : – On va tous nous tuer… Mes bras tremblent convulsivement. Les explosions se succèdent avec une telle rapidité qu’on ne voit plus qu’une scène confuse, saccadée. Je me prends à penser que nos tirs de contrebatterie n’ont pas été très efficaces… Tout à coup, il me semble que je suis écrasé, aplati, que ma tête est rentrée dans mes épaules en brisant mes vertèbres… Une masse de terre s’écroule sur moi et je suis asphyxié par la dynamite… Je ne cherche pas à comprendre, mon cerveau est vide… Des hurlements affreux montent à côté de moi et je rencontre des bras qui s’agitent désespérément. Je me dégage et vois le visage convulsé du petit soldat qui m’appelle : – Au secours mon lieutenant, emportez-moi, me laissez pas là ! Je l’examine hâtivement : à la place de son ventre, un magma de sang… J’en ai plein les mains, les manches. J’essaie gauchement de dégrafer l’homme pour le panser, mais ce sont de tels cris et j’entrevois de telles blessures que j’y renonce. Il n’en a pas pour longtemps car le liquide chaud coule abondamment, tapissant notre trou, mouillant mes genoux et s’infiltrant dans mes jambières… Et toujours ces supplications entrecoupées de hoquets : – Faites-moi emmener ! Je suis sûr qu’on pourra me soigner… Faut m’opérer tout de suite… l’ambulance n’est pas loin… Faites vite ! Pauvre gosse, il faut que je te laisse claquer là sous mes yeux, dans ce trou puant ! Je sens l’angoisse me tenailler, mordre mes entrailles, la peur s’infiltrer dans la moelle de mes os. Une voix hurle à mes oreilles ! – Le commandant Alix vient d’être tué, le commandement du bataillon passe au capitaine Leriche… faites passer ! Allons ! C’est une hécatombe avant d’avoir pu remuer un doigt… Je répète l’ordre en le criant. Arnoux a compris, mais me dit qu’il ne peut plus attaquer en premier, il a perdu trop d’hommes… Je passerai donc en tête. Devant moi, l’homme s’éteint et ne bouge plus. Un coup de bélier me précipite sur son corps encore chaud. Je reste collé à lui quelques secondes, étouffé par la fumée de l’obus qui vient de tomber, meurtri par le choc, puis me relève péniblement avec la sensation d’un poids qui me brise les reins… Je me retourne… L’homme qui se tenait derrière moi est tué net, la tête presque décollée du tronc. Alors je perds tout espoir, tout courage. Entre deux cadavres qui me pressent, qui m’inondent de leur sang, ma volonté s’enfuit. Je suis sûr de mourir, moi aussi, certain que personne ne pourra s’échapper de cet abattoir. Si au moins on pouvait bouger, s’agiter, répondre aux coups reçus, mais non, nous sommes prisonniers dans cette boue sanglante où nous serons à coup sûr hachés menu. D’ailleurs nous sommes déjà à deux pieds sous terre, bien en place pour être saignés, de la belle chair à canon pour ce cimetière dont je creuse déjà la pierre avec les doigts, comme pour m’y enfoncer davantage… Des gémissements de damnés montent de tous côtés, dominant le vacarme… Je revois tous les miens, me représente l’angoisse de ma mère ne recevant plus de nouvelles, et des larmes gonflent mes paupières… Je ne suis plus un homme, je ne suis plus un chef qui doit réagir, je ne suis plus qu’un pauvre gosse qui a peur et qui voudrait quelqu’un à ses côtés, quelqu’un de fort et de rassurant, alors je prie, intensément, comme un exalté, et insensiblement je retrouve mon calme, je domine ma peur, je redeviens moi-même…Je ne suis pas pratiquant, je jure certes plus souvent que je ne prie, mais je l’affirme bien haut, c’est cette prière dans ce charnier qui m’a sauvé. Dans le choc, ma montre a jailli de ma poche et pend au bout du lacet de cuir. J’aperçois son cadran lumineux qui brille dans la nuit du boyau, et mes yeux ne quittent plus les aiguilles. 5 heures ! Encore un grand quart d’heure. Comme c’est long, comme j’ai hâte de sortir de ce cimetière… et que l’attaque sera peu de chose, en comparaison. Les hommes doivent être comme moi : ce ne sont plus des guerriers qui sont là, courbés, semblant attendre le sacrifice, ce sont des ventres qui attendent qu’on les ouvre, des têtes qu’on les sectionne, des bras qu’on les arrache, du sang qui guette une issue pour couler… C’est le plus grand abattoir que j’aie jamais vu. 5 heures et quart. Je me dresse comme un fauve, je saute sur le parapet, je hurle tel un fou : – En avant ! En avant ! Tout le monde est dehors, toutes les sections mêlées se ruent droit devant. La nuit est toujours noire, et l’on ne voit que des images fulgurantes comme des vues prises au magnésium. A ma gauche, les troncs déchiquetés des arbres, dans la carrière, se détachent sur l’éclair des obus. Un de mes caporaux tombe sur sa musette de grenades qui explose, le coupant littéralement en deux… Qu’importe, maintenant que nous pouvons marcher, nous n’avons plus peur. Nous sommes obligés de nous arrêter brusquement car notre élan nous a jetés dans le barrage roulant. Il est prodigieux, ce barrage. C’est une vraie muraille de fer et de feu qui s’avance lentement et derrière laquelle nous collons à soixante mètres à peine, insouciants des éclats en retour. Une pièce doit être mal pointée, car un obus tombe régulièrement court à hauteur de nos rangs ; d’instinct, nous avons repéré son axe et nous nous en écartons. La marche dans cette mer de terre, aux dépressions énormes, aux vagues puissantes, est très fatigante. Tout à coup, une mitrailleuse nous claque aux oreilles. Elle est à 15 mètres devant nous, un peu à gauche. Quelques poilus se précipitent, et à la faveur de l’obscurité réussissent à s’en emparer, mais les soldats qui la servent se sont réfugiés dans l’abri profond qui doit être intact. J’y envoie un de mes lance-flammes qui, d’un jet de feu, massacre tous les occupants. Le jour se lève et l’on distingue confusément le chaos de ce continent d’un nouveau monde, le fort déchiqueté, les carrières hérissées de squelettes d’arbres et les silhouettes des hommes qui avancent. Il est heureux que chaque soldat connaisse la marche à suivre, car le commandement est presque impossible dans ce vacarme et cette clarté réduite. D’eux-mêmes, comme à l’exercice, les hommes contournent les carrières qui nous envoient maintenant une grêle de balles, mais il est facile de se protéger dans ces immenses trous d’obus dont quelques-uns pourraient contenir une compagnie tout entière. Je veille à ce que le mouvement ne s’accentue pas trop vers la gauche, et cherche les hommes de l’autre demi-bataillon qui doit se joindre au nôtre. Le boyau des Besogneux, point de jonction, est jusqu’ici invisible, absorbé sans doute par cette multitude d’entonnoirs. Voici les hommes de gauche. Nous reprenons notre marche de front. Je trouve enfin quelques tronçons encore intacts des Besogneux, pleins de cadavres en décomposition. Il fait jour maintenant, le ciel est gris sale, de gros nuages pendant très bas. Soudain, un feu meurtrier de mitrailleuses nous saisit des deux côtés, venant de la Danse. Quelques hommes sont fauchés par la rafale. Mon étui à masque tombe, le cordon qui le retenait à mon ceinturon sectionné net par une balle qui troue en même temps ma capote. Déjà, mes grenadiers se sont avancés à plat ventre pendant que quelques tromblons envoient des grenades à fusil. Une Hotchkiss s’installe à côté de moi et riposte, bande pour bande. Nos grenades pleuvent maintenant en jetant leur piaulement cruel. La mitrailleuse de gauche se tait brusquement, et je vois surgir les tireurs qui lèvent les bras : ils sont une vingtaine de Boches qui sortent péniblement d’un abri et qui courent vers nos arrières. Mais ceux qui sont devant moi semblent vouloir tenir jusqu’au bout et tirent toujours. Nous sommes pourtant à 10 mètres. Je fais un signe à mes hommes et d’un bon je me précipite vers eux, me trouvant face à l’enfin au pied duquel ne restent que deux hommes qui râlent… les autres sont descendus dans la cheminée d’un de ces abris perfectionnés et doivent être barricadés dans la chambre souterraine. Je me penche au-dessus de l’orifice mais un coup de feu venu d’en bas me salue en me frôlant la joue. Tant pis pour eux ! Je fais venir un lance-flammes et un jet de feu s’engouffre dans le puits. Des hurlements affreux sortent de là-dessous en même temps qu’une lourde fumée noire qui plane sur ce coin meurtrier. Tout à coup, une espèce de démon jaillit à 5 mètres en contrebas, sortant de l’abri par l’issue principale : c’est une torche vivante et de courtes flammes le mangent tout entier. Il saute comme un fou, s’abat, se roule par terre, repart, retombe et finalement meurt avec des gestes de pantin… C’est horrible… Mes hommes mis en fureur se ruent sur l’abri ouvert et commencent à massacrer à coups de baïonnettes les occupants encore indemnes malgré leurs supplications et leurs bras levés. Je réussis à arrêter cette boucherie et à faire évacuer la dizaine de Boches encore vivants, paralysés par la peur qui décompose vilainement leurs figures terreuses. Dieu que c’est laid un homme qui a peu et qui le montre !

Jean-Julien WEBER, 29 ans
Jean-Julien WEBER, 29 ans. Cliquer pour développer.
« A 4 h 47 environ, j’annonçai l’heure H. Dès 5 h 15, en avant, en pleine nuit. Ce fut pénible. Il fallait se hâter pour être avant H + 10 minutes hors de nos lignes. Des réseaux français encore intacts nous déviaient. On se déchirait. Le contact entre les sections fut maintenu malgré tout. Je passais notre première ligne au chemin creux qui prolonge au nord-ouest la tranchée Barberousse. On franchit l’Hyène, les Mécomptes, me semble-t-il, des trous d’obus et de torpilles, et encore des trous, immenses. Des mitrailleuses allemandes commençaient à cracher, à droite et en face de nous. Il pouvait être 5 h 45. Il fallait marcher par bonds, par paquets, par hommes. Quelques pertes commençaient à se produire (j’ai donné deux fois l’absolution générale au cours de ce que j’ai fait comme attaque ; je n’ai administré que deux hommes ce jour-là sur le champ de bataille : le sergent Serafini, de la 2e compagnie, mort depuis, et le caporal-fourrier Bougenat, de la 5e dont j’ignore le sort). Pas un coup de canon. Je tombai sur la 2e compagnie. La section Monet était arrêtée dans la région Mécomptes-Basset-Lucre-Apreté. Il y avait eu un peu compression des unités. Des gens du 2e bataillon étaient là, le commandant Quilliard lui-même s’y trouva même un moment : il me fit remarquer que, dans ma correction de marche, je m’orientais trop face à l’est. La 2e compagnie commençait le siège des mitrailleuses. A droite, on voyait nettement la progression. Je m’impatientais. Être arrêté ainsi commence par produire une impression d’élan coupé, d’insuccès : il faut renouveler sa foi à l’œuvre à faire. Puis en enrage de voir les autres avancer. Je me décidai à appuyer sur la gauche pour progresser moi aussi, laissant la 2e achever son ouvrage. Le tir des mitrailleuses se calmait. On commençait à voir clair, à voir plus clair dans la situation. Je prévins Escudié, qui m’avait suivi avec son monde. Heck était un peu en retrait avec ma liaison. Je voulus faire un bond de côté pour le prévenir. Au moment où je sautais d’un trou d’obus dans un autre, je me sentis touché. Il était vers les 6 heures ou 6 h 15. Je venais de recevoir une balle dans la cuisse. L’os n’était sûrement pas touché : je pus descendre dans un trou d’obus et m’asseoir. Le caporal Chapart et le soldat Martin accoururent. Je fis passer d’abord à Escudié ma sacoche avec mes papiers, pour le lieutenant Braban. La plaie, assez large, saignait abondamment. On fit un garrot avec mon ceinturon. Puis on découvrir un deuxième trou, plus bas. En fait, j’avais une blessure en séton ; je l’avais reçu le genou horizontal. Mais il sembla, au premier abord, que j’avais deux balles reçues de droite à gauche. On me fit mon pansement. Je renvoyai Martin avec la compagnie qui reprenait sa marche, la mitrailleuse ayant été vaincue. Je restai peut-être un quart d’heure-là. Les vagues avançaient, les prisonniers affluaient, levant les bras : c’était du 55e d’infanterie. J’en fis venir un pour m’aider, puis nous partîmes à la boussole. Comme je pouvais marcher avec un seul aide, je renvoyai Chapart, décoré depuis de la Croix de Guerre et proposé pour sergent, pour sa belle conduite dans la suite de l’affaire. Me voilà parti au poste de secours avec mon Fritz, soldat au 55e, dans le civil tuilier dans la principauté de Lippe-Detmold. Il me raconta entre autres choses qu’ils s’attendaient à notre attaque depuis le 17. Nous vîmes, en passant un boyau, son chef de bataillon regagnant nos arrières. Décidément, les régiments allemands s’effondraient en face de nous sans réaction aucune.

Louis ROGEZ, 21 ans
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« 5h15. Le lieutenant Pauchon fait signe : en avant ! De toutes parts les hommes se lèvent, se hissent hors des trous, baïonnette au canon, et prennent tant bien que mal la formation prescrite en colonnes par un. L’obscurité est totale. Je marche dans le sillage du lieutenant Pauchon avec les agents de liaison. Nous trébuchons dans les entonnoirs et dans les débris des réseaux. Autour de nous des explosions, de la fumée, des sifflements de balles et d’éclats. Des camarades tombent, ils ne se relèvent pas tous. Nous entendons des cris. Le terrain est ravagé. Des fusées, des lueurs. Le spectacle est irréel, autour de moi. Où sont les Allemands ? Un corps immobile et recroquevillé de place en place. J’ai perdu le contact avec le lieutenant Pauchon. La belle ordonnance prévue est disloquée mais chacun regarde son caporal, son sergent, son chef de section : en avant, on se regroupera bien quelque part, quand il fera jour. Nous sommes arrivés à la tranchée de la Danse, un chaos qui serait sans nom s’il n’avait eu celui-là avant. Un coup d’œil à ma montre : 6 heures. Nous devons attendre qu’il soit 9h15 où nous partirons pour attaquer, sur l’inclinaison du plateau, la tranchée de la Lusace, puis, sur ses pentes, le bois de la Garenne, enfin, à ses pieds, Chavignon. Nous sommes tous terrés dans ce qui reste de la tranchée de la Danse : les balles et les obus arrivent de toutes parts. Pour moi, je suis au fond d’un énorme trou avec quelques zouaves. Quand le jour naît, un peu blafard dans une brume légère, j’essaie de regarder au-dessus de mon trou : à plus de 100 mètres, dans le chaos, je crois apercevoir des éléments de tranchée, la Lusace sans doute que nous devons prendre. Nos canons ne cessent de marteler tout le plateau et les fonds au-delà. Un de mes camarades qui ne sent pas à l’aide voudrait aller ailleurs, un peu en avant où les obus allemands semblent tomber moins dru. Je lui conseille de rester où nous sommes ; il ne m’écoute pas, s’élance en courant, des balles sifflent et je ne le vois plus : peut-être a-t-il trouvé un trou plus confortable et plus sûr. Quand nous avancerons tout à l’heure, nous verrons son cadavre, une balle dans la tête. Il s’appelait Abrami et il était venu d’un village algérien jusqu’au Chemin des Dames. A 9h15 : en avant ! Fusils, mitrailleuses, fusils-mitrailleurs à la cadence caractéristique. Nous avançons le plus rapidement possible. Plusieurs s’écroulent. Un peu d’hésitation autour de moi. Je brandis mon fusil et je crie : En avant ! On repart de plus belle. Voici la tranchée de Lusace sans doute. Des ombres. Je tire, nous tirons tous, c’est comme un vent de folie qui nous emporte. Des Allemands en tas, morts auprès de leurs mitrailleuses. Brusquement un Allemand surgit d’un trou qui doit être l’entrée d’un abri : il a la mâchoire enlevée, il tient la main sur sa plaie hideuse comme s’il voulait soutenir son menton disparu ; il bredouille mais ce n’est qu’un gargouillis de sons. Le sang coule le long de sa vareuse jusqu’à terre. Je lui indique la direction de l’arrière, il file. Jusqu’où est-il allé ? En voici un autre, sans armes, les mains en l’air. Un signe et il file à son tour. Nous reprenons notre marche, nous arrivons à la lisière du bois de la Garenne. J’apprends que le lieutenant Pauchon a été blessé très grièvement. Nous nous reformons en petites colonnes. Nous sommes au chemin creux qui longe le bois vers Chavignon. Il est rempli de cadavres, dans toutes les positions. Sur notre gauche, dans le ravin, des canons abandonnés ; un peu partout des armes, des équipements, du matériel. La réaction de l’ennemi est plus faible ; les coups que nous recevons semblent venir de plus loin. Nous continuons et voici Chavignon, notre objectif final : c’est pour nous tous une minute grandiose. Nous pénétrons dans le village où notre artillerie a causé de gros dégâts. Une compagnie pousse jusqu’à Le Voyeu, un hameau au nord de Chavignon, sans rencontrer d’Allemands. La nôtre regagne les abris du chemin creux de La Garenne. »

Charles SCAVINO, 19 ans
Charles SCAVINO, 19 ans. Cliquer pour développer.
« Au seuil des entrées, il y eut quelques hésitations. Pénétrer à peine une poignée d’hommes dans ces abris regorgeant de boches et où se trouvaient des réserves de munitions n’était pas une petite affaire. Mon camarade Duplat, après avoir lancé 2 ou 3 grenades, s’élança en nous entraînant. Un véritable démon, gesticulant dans la fumée, un énorme couteau-poignard à la main, il apparaissait comme démesurément grandi dans cette lutte où l’on s’égorgeait avec rage. Le vide fut fait autour de nous en moins de deux minutes et Duplat nous conduisait vers les autres poches de la carrière. Ce fut rapide encore : les grenades avaient fait du bon boulot et les survivants surgissaient, hagards, vers les autres sorties. Nous les cueillîmes à point ; ce fut une bonne capture : 12 loups gris dont un sous-officier décoré de la croix de fer, appartenant tous au 3e régiment de grenadiers de la Reine Elizabeth. La suite fut brève et nous nous élançâmes sur les pas de notre section. »

Eugène HENWOOD, 37 ans
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« Par un temps affreux, nous quittons notre cantonnement de repos et c’est la montée harassante en secteur, véritable montée au calvaire, tant de fois décrite. Nous avançons péniblement dans la fange qui nous rejaillit au visage. La nuit est extrêmement sombre. Nous marchons dans un océan de ténèbres, ne distinguant ni ciel ni terre. Je trébuche dans les trous d’obus. Nous nous aidons entre camarades pour ne pas être enlisés, pour ne pas sombrer dans la boue. Oh, cette affreuse boue ! Elle semble me mouler. J’en ai plein les yeux, plein la barbe. Ma capote est lourde, terriblement lourde. Comme un long serpent, notre colonne se déroule, chemine lentement et sans bruit, parfois en un boyau, parfois en une piste consolidée, ça et là, par un assemblage de rondins, affaissés par endroits, ce qui contribue à rendre notre marche pénible. J’ai les épaules brisées par les courroies des musettes contenant nos vivres pour quatre jours et le matériel que nous avons chacun à porter.

Gaston GRAS, 21 ans
Gaston GRAS, 21 ans. Cliquer pour développer.
« Dans l’ombre, les baïonnettes surgissent des fourreaux ; on n’a pas besoin d’ordres. Fébrilement, on tâte les musettes, la bosse que forment les grenades O.F., le paquet de pansement. Tout y est : allons ! à la grâce de Dieu !

Diego BROSSET, 18 ans
Diego BROSSET, 18 ans. Cliquer pour développer.
« 23 octobre 1939. Date anniversaire de mes premières rencontres sérieuses avec la mort. Il y a vingt-deux ans, à cette heure-ci, je regardais mourir mon lieutenant dans la blême lumière d’un champ de bataille extraordinaire où passait bas dans la mitraille un avion d’infanterie à flamme rouge. Aujourd’hui, je vois la guerre sous une autre forme. Je découvre ce que le mot représente pour des hommes dont on croit qu’ils sont des chefs. Pour des hommes qui commandent. Et la puanteur est bien plus forte cette année qu’il y a vingt-deux ans sur le plateau du Chemin des Dames, à côté de la Malmaison. »

Marcel RIME-BRUNEAU, 24 ans
Marcel RIME-BRUNEAU, 24 ans. Cliquer pour développer.
« A 1 heure, nous atteignons Nanteuil-la-Fosse en ruines et les chars s’arrêtent en colonne dans la montée du plateau. Les lignes sont à 500 mètres. Le reste de la nuit se passe dans une carrière. Il fait un froid de chien.

Paul DOUCHEZ, 38 ans
Paul DOUCHEZ, 38 ans. Cliquer pour développer.
« 23 octobre 1917 0 H 30 : nous recevons l’ordre d’être sur nos emplacements de départ pour 2 h 00. Le trajet se fait en pleine obscurité, très péniblement, à cause de l’étroitesse des boyaux, mais sans autre incident que la mise des cagoules. Ma section se déploie dans la « parallèle », à cheval sur le boyau C2. Dès notre arrivée, je dois faire décharger mes hommes où ils peuvent et leur faire creuser les gradins de franchissement. Je fournis deux hommes à une équipe qui va ouvrir les passages dans nos réseaux. L’un d’eux, blessé, a les plus grandes difficultés à passer dans la parallèle pour gagner le poste de secours. Un éclat me blesse un autre homme à droite. Il lui faut une douzaine de minutes pour franchir 20 mètres. Que ne peut-on fourrer ici, à notre place, les misérables qui ont fait creuser cela.

Germain TORRES, 28 ans
Germain TORRES, 28 ans. Cliquer pour développer.
« 21 et 22 octobre. Bombardement terrible des deux côtés mais nous prenons le dessus. 23 octobre 917. Depuis minuit un roulement terrible de l’artillerie française ; les Boches répondent avec acharnement. C’est le jour décisif : à 5 h 15 Heure H : l’artillerie allonge son tir, les Boches redoublent d’énergie. Et dans cette avalanche de feux et de pluies d’acier et de cuivre, nous passons par-dessus tout et nous filons chez les Boches ; à 9 h et demie les carrières sont atteintes. Le 4e bataillon prend ses dispositions pour les défendre ; à 6 h moins 10, le 8e bataillon repart à l’assaut des tranchées Edimbourg appelées Carabine ; et la Danse, en effet, ça danse là-dedans, dans tous les coins ; à notre droite liée avec nous, le 4e Zouaves s’empare du Fort de la Malmaison ; à notre gauche le 4e mixte toujours la 38e DI s’empare du Bois de Garent ; et là en plein bled, nous restons jusqu’à 9 heures à travailler, creuser, faire des trous pour s’abriter un peu car il ne reste plus trace des tranchées ennemies. Pendant ce temps, l’artillerie s’était apaisée des deux côtés ; néanmoins on était sourd pour quelques jours, tout de même. Avant l’assaut du 3e objectif, comme je remonter de la tranchée de la Dame à 200 m à gauche du Fort, avec Adroher, Boqueho et Cordat, un obus me tombe juste devant, aux pieds, pas à un mètre, sans l’avoir entendu venir. Bref, il explose, je n’y plus que du bleu ; j’ai toute la figure couverte de boue, de sang, et je ne puis plus ouvrir les yeux, ce qui fait que je ne sais pas si mes hommes sont touchés, car je ne vois ni n’entends plus rien ; je reste là quelques minutes et enfin, pouvant par intervalles, ouvrir un œil, je regarde et ne vois plus mes amis. Sur le coup, j’ai cru qu’ils étaient pulvérisés, alors me sentant capable de marche, me voilà parti au P.S. des grottes ; et là on m’a soigné tant bien que mal, et suis remonté en ligne, pour favoriser la tâche à mes collègues qui doivent partir à 9 heures et quelques, à l’assaut du Mont des Tombes. Bref mes yeux vont mieux et j’apprends que de mes hommes, il n’y a que Boquého de blessé au genou. Les deux autres, ayant fui, ont été blessés quelques instants après ; et je suis resté avec mon ami Boquého, les deux autres sont partis à l’arrière. Enfin vers 9 heures, les Boches ayant reçu du renfort (on les avait vus arriver en autos), se préparaient à reprendre le terrain perdu, et comme un fait exprès, pendant qu’ils s’organisaient pour foncer sur nous, l’heure de notre 2e bond arrive ; notre artillerie se remet en fureur, écrabouillant tout à son passage ; et notre 1er bataillon arrivant à l’instant, partait à l’assaut et culbutait tout ce qui avait échappé à l’artillerie. 20 minutes après leur départ, des tas de prisonniers Boches s’amenaient tout seul ; et notre succès se dévoilait déjà, car c’était les réserves Boches qui venaient de débarquer, qui étaient déjà cueillies par les Français. Vers 11 h 30, nous étions en avant de la Briqueterie de Chavignon ; les Zouaves à gauche et à droite étaient eux aussi à leur but, et nous organisons le terrain conquis. »

Léon-Antoine DUPRE, 20 ans
Léon-Antoine DUPRE, 20 ans. Cliquer pour développer.
« Nous sommes partis à cinq heures du soir et pour monter jusqu’aux premières lignes nous avons fait vingt kilomètres. Jamais je n’ai tant souffert de la fatigue. Après avoir dépassé les batteries d’artillerie lourde qui tiraient continuellement ou qui prenaient position dans la boue, nous sommes arrivés à l’endroit où commencent les « boyaux ». J’ai passé une nuit terrible. Nous avons parcouru au moins dix kilomètres dans les « boyaux » avec de la boue jusqu’au genoux. J’ai pleuré tellement j’étais rendu et fatigué. A un moment donné, je me suis enlisé dans la boue jusqu’au ventre et ce sont les tirailleurs venus à mon aide qui m’ont tiré de là… Nous sommes arrivés en premières lignes à une heure du matin. Pas d’abri, une simple tôle légère. J’ai passé la nuit sans dormir… Au petit jour, mon temps a été employé à poser des lignes téléphoniques jusqu’aux tranchées de départ. A huit heures le maréchal des logis de chasseurs a été blessé grièvement à côté de moi par un obus, jambes et mâchoires fracturées. Comme j’ai pu, aidé de quelques tirailleurs, je l’ai transporté au poste de secours. Par suite de ce malheur, je devins chef de l’équipe. Le bombardement français était commencé depuis trois jours. Impossible de dormir un peu. Les mitrailleuses placées près des batteries d’artillerie faisaient du tir « indirect », c’est-à-dire tiraient des milliers de cartouches sur les « pistes » de l’ennemi et par leur « tac-tac » infernal nous tenaient éveillés. Enfin on passe la nuit tout de même, debout… Au matin, vers quatre heures, alerte ! On se dirige, dans les tranchées, vers les points de départ. L’attaque devait avoir lieu à cinq heures quinze. Nous avions un quart de « gniole » avec de l’éther, par homme. Je n’en ai pas bu. J’étais tellement certain, je ne sais pourquoi, de ne rien avoir que je me sentais assez fort pour monter à l’assaut sans m’étourdir. Ma mission était de suivre le commandant de bataillon et lui servir d’observateur et d’agent de liaison. A cinq heures douze, le commandant nous prévient, il faisait tout petit jour. « Attention les enfants, il est presque l’heure, dans trois minutes nous sortons. » Que ces trois minutes furent longues ! Tout d’un coup le commandant s’écrie : « Allons, en avant ! Hardi les gars du 4e zouaves ! » Il fallait escalader le parapet de la tranchée, le commandant manque son élan, je le pousse aux fesses et je l’aide à monter sur le haut du parapet boueux. « Merci, mon petit », m’a-t-il dit. Et nous voilà sur la plaine… Comment décrire un tableau si terrible ? Le barrage des « 75 » faisait une ligne de feu devant nous. Les tirailleurs, baïonnette au canon, s’avançaient le buste courbé, à petits pas. Le commandant et moi, côte à côte, un peu derrière, la canne à la main gauche, le revolver à la main droite, et tout mon « barda » sur le dos, deux projecteurs, deux grosses piles électriques au ceinturon, la boîte à téléphone, le rouleau de couvertures sur les reins, bidon, musette… et un peu plus loin deux de mes chasseurs qui déroulent, qui déroulent toujours du fil téléphonique d’une énorme bobine dans laquelle ils ont passé un gros bout de bois… Nous avançons toujours derrière le tir des « 75 ». Nous traversons le « Chemin des Dames ». Les lueurs des obus de « 75 », les fusées boches, les éclatements, le feu, la mitraille, les balles, la fumée, c’est quelque chose d’inouï et d’inexprimable… Soudain, un souffle chaud avec une détonation tellement fort qu’elle semble vous briser le tympan, une lueur qui vous brûle les yeux : un obus a éclaté entre nous deux certainement. Le commandant me regarde : « Blessé ? » - « Non » - « Eh bien ! Celui-là nous a chauffé le derrière ! » En passant mes mains sur la figure, je sens que mes sourcils sont brûlés. Nous avons eu chaud ! Le commandant me dit encore : « Dupré, allez dire là-bas au lieutenant Utrèche que vous voyez à votre droite, qu’il appuie trop à droite. » J’y vais en courant, arrivé près du lieutenant, je dis « Mon lieutenant, ordre du commandant, vous… » Je n’ai pas le temps de finir ma phrase, le lieutenant porte sa main à sa figure, tombe en avant en criant : « Ah ! » Je m’en souviendrai toute ma vie. Une balle avait dû lui traverser la tête. Nous continuons notre avance, et nous nous arrêtons deux cents mètres plus loin dans une tranchée allemande qui était notre objectif. Nous avons attendu là trois heures, dans les trous d’obus. Les balles ennemies passaient très peu au-dessus de nos têtes ou écornaient le bord du trou d’obus où nous étions tête baissée. Deux tirailleurs assis à côté de moi un peu plus haut presque au bord du trou, causaient lentement dans leur jargon nègre. Tout d’un coup, ils s’affaissent tous les deux légèrement, la tête en avant sans une plaine. Je grimpe un peu pour voir, je regarde leur figure… tous les deux morts, morts, en même temps, par une balle de mitrailleuse… Nous nous installons tant bien que mal dans le terrain conquis. Je trouve une sape boche énorme. Je réunis mon équipe. Nous sommes cinq sur dix-huit. Que sont devenus les autres ? Tués ? Blessés ? On lance quelques grenades dans le fond de la sape au cas où quelques Boches rebelles nous tirent dessus au moment où nous serions descendus. Nous descendons. Nous trouvons trois blessés dans cet abri. L’un est couché et porte un brassard de la Croix-Rouge. Les deux autres sont assis et paraissent hébétés. Nous ne leur disons rien. Quelques camarades se couchent sur les couchettes de l’abri. J’ouvre une boîte de sardines et je mange une sardine sans pain, nous n’en avons plus. Je donne un bout de chocolat à un Boche qui porte un brassard. Il refuse et je comprends par ses gestes qu’il est blessé au ventre par les grenades que nous avons lancées tout à l’heure. Je relève une couverture posée sur lui. Sa veste et son pantalon à la hauteur du nombril sont déchiquetés et il a une affreuse blessure, son pantalon gris est plein de sang. Il gémit doucement. C’est affreux ! »

Célestin FREINET, 21 ans
Célestin FREINET, 21 ans. Cliquer pour développer.
« Le jour J approchait. On avait une baraque, d’assez bons grillages pour dormir. Chaque jour on faisait la « nouba » du jour qui précède l’attaque. Partout fourmillement… Obus qui glissent sur le toit… Sur le haut du coteau où nous sommes adossés, un joli bois où on serait bien avec sa belle… On joue… Quand on est monté en ligne, le bruit des mitrailleuses nous assourdissait. Un jour, j’ai eu la joie du chasseur en voyant deux hommes à l’affût d’un pauvre Allemand qui, de trou en trou, apportait à manger aux premières lignes… Fallait-il qu’on fût devenu sauvage ? A droite, huit Boches se sont rendus, levant les bras bien haut. L’un se tenait les reins et marchait courbé en deux… un autre avançait péniblement en traînant la jambe. Un 155 tirait trop court et faisait à tout instant trembler la cagna. Assis sur les marches, je dormais… que je regrette ce sommeil ! Il était tard, on avait mangé un camembert. On m’apporte une photo d’avion et l’heure officielle. Un peu plus tard le commandant de compagnie de me donne l’heure H : 5 h 15. Il était quatre heures. Il faisait froids. Le brouillard était épais. La tranchée débordait déjà de gens harnachés. Devant le poste du colonel, des sapeurs discutaient… Les fantassins se taisaient… Enfin, voilà le roulement classique, l’enfer déchaîné dont rien ne peut donner une idée. Ce moment tant redouté, tant attendu, arrivait enfin… On regrettait seulement de n’être pas encore au lendemain. L’aumônier de la division : à la lueur des éclairs on distingue sa haute stature, sa grande barbe, ses gestes diaboliques. – Mes enfants, vous allez partir à l’assaut… Pour quelques-uns, le sort sera fatal… Recueillez-vous tous… Nous allons réciter le « Notre Père ». Je vais vous donner l’absolution. Comme tant d’autres, je me suis senti au seuil de l’au-delà. Dans mon recueillement, je n’ai pas pu voir mon dieu ; la rage des hommes est trop forte… Encore une minute… attention !...hop ! Le brouillard était toujours aussi épais et aussi humide… La boussole brillait dans ma main… Il y avait des hommes et des hommes, tous aussi égarés dans ce désert tonitruant. J’ai atteint l’objectif… Les prisonniers remontent la côte que l’on vient de descendre, les bras en l’air, semblables à des polichinelles… – Kamerad alsacien !... Kamerad… pas kapout !... Grands gars roux imberbes… C’était la Garde Prussienne. Derrière nous, un signaleur a voulu rire un brin. Il a arrêté au passage un des ces malheureux et lui a appuyé sous le menton le canon de son mousquet. Et la victime a levé encore plus haut les bras, comme pour appeler Dieu à son secours… Il devait murmurer quelque supplication… ses yeux devaient être confondus d’épouvante. Le Français n’a pas tiré… Un soldat a appuyé son front sur le rebord de la tranchée qu’il vient de creuser – comme pour dormir. Ses voisins n’ont rien vu, n’ont rien entendu ; aucune trace de sang… Il est mort. A droite, des noirs arrivent. Un 155 tombe près d’eux qui nous les jette dessus. Un obus sur nous… tels, mus par une ficelle, ils se rejettent d’un bloc à leur première place, et se « planquent » dans la terre humide. […] Je marchais droite devant ma ligne de tirailleurs, regardant, sur la côte en face, monter le 2e bataillon, précédé d’un feu roulant. Un coup de fouet indicible en travers des reins : « Pauvre vieux… c’est ta faute… Il ne fallait pas rester devant… tu n’aurais pas reçu ce coup de baïonnette. » J’ai ri – je croyais qu’un soldat m’avait piqué par inadvertance, et je voulais l’excuser – j’aurai voulu cacher ma douleur… je suis tombé… Quelle était bête cette balle ! Par le milieu du dos, le sang gicle… Ma vie part avec… je vois la mort avancer au galop… Je n’ai pas voulu m’évanouir et je ne me suis pas évanoui… j’ai voulu me lever : j’ai rassemblé toutes mes forces ; je n’ai pas bougé… Ma poitrine est serrée dans un étau. »

Albert MARQUAND, 21 ans
Albert MARQUAND, 21 ans. Cliquer pour développer.
« Le grand jour 23 octobre, 4 h du matin. Dans la nuit opaque, nous cheminons en file indienne, en route vers les emplacements de départ. La lueur des coups de canon éclaire vaguement nos pas. Un long sifflement… un pan de mur s’écroule avec fracas devant la ferme Colombe. Au pas de course, la route est traversée et nos hommes, blottis contre le talus, allongent la ligne de leurs formes sombres et muettes. Au dernier moment, le boyau de la Ferme est reconnu intenable et nous restons là, aplatis, attendant anxieusement l’heure fatidique : 5 h 15. Un formidable coup de massue ébranle le sol et nous fait sursauter tandis qu’une grêle de pierres s’abat sur nos casques en pluie métallique ; une légère fumée sort d’un trou creusé sur la route devant nous. Un blessé. Deux camarades le déséquipent et le voilà parti en rampant. Des ombres défilent rapidement à un coin de la ferme ; dans la lueur fulgurante d’une éclatement quelques silhouettes s’évanouissent au ras du sol. Un brusque arrêt, puis la course effrénée reprend, accélérée par l’aiguillon impitoyable de la Mort qui plane… 5 heures… Un effroyable craquement, des shrapnels tombent sur nos capotes avec un bruit mat. Des cris s’élèvent à l’extrémité de la section ; je vais voir en rampant : un « jeune » se roule à terre dans d’atroces convulsions, une balle dans les reins ; rien à faire pour l’instant… Les brancardiers le ramasseront en passant. Les cris s’atténuent progressivement en une plainte continue coupée de brusques hoquets ; le cœur serré, je retourne aux côtés du lieutenant. Je ne connais pas de moments plus poignants que cette attente prolongée sous la mitraille, au milieu des éclats qui stridulent aux oreilles ; où chacun, replié sur soi-même, doit maîtriser ses nerfs, le cœur prêt à se décrocher »… Les minutes sont des siècles…

Georges SCARLAT, 26 ans
Georges SCARLAT, 26 ans. Cliquer pour développer.
« 28 octobre. Nos troupes ont fait une attaque sur le plateau. L’avance est importante. Nous arrivons pour organiser le terrain et pousser l’attaque, si possible (?). En attendant nous fonçons dans le brouillard. Nous cheminons péniblement au milieu des réseaux détruits dont les fils barbelés nous accrochent au passage. Il faut contourner des entonnoirs énormes. Nous tournons et retournons si bien sur nous-même que notre guide… ne retrouve plus son chemin. Nous voici perdus sur le plateau au milieu des trous d’obus. Comment se reconnaître ? Nous ne voyons pas à 3 m et le paysage est le même partout… Des trous, des fils de fer, des trous encore et toujours !! SI le brouillard se levait un peu nous verrions le fort… Il ne doit pourtant pas être loin… Ce brouillard est exaspérant… Voilà longtemps que nous marchons… nous avons soif… un énorme trou d’obus est plein d’une eau limoneuse… bah ! A tour de rôle, dans le quart du zouave qui nous guide nous buvons un peu d’eau sans penser… à ce qu’il peut y avoir dedans… Nous sommes habitués à vivre dans l’horreur, dans les charniers… un peu plus, un peu moins qu’importe… Enfin un bruit de voix nous parvient… C’est une corvée qui passe auprès de nous… Notre guide est remis sur le bon chemin… et après avoir parcouru 100 m nous sommes au fort. Pendant 2 ou 3 h nous avons dû tourner autour sans le voir… Maintenant nous descendons les fossés presque comblés et par un trou qui fût une poterne nous arrivons dans ce qui reste des casemates… Le fort de Malmaison est occupé par les zouaves qui ont menés l’attaque. Ils sont magnifiques. Le combat date d’hier et ils sont encore grisés par leur victoire. Les abords du fort sont pleins de cadavres allemands. Le nombre des prisonniers est considérable et la fameuse crête du Chemin des Dames entièrement dégagée. Conduis par un nouveau guide nous nous rendons au PC du bataillon de 1ère ligne. Le brouillard s’est levé d’un seul coup et nous pouvons voir le chaos qui nous entoure… C’est un paysage lunaire, digne d’une description du Dante ou de Wells… Les trous d’obus se chevauchent les uns les autres… pas un millimètre de terrain qui n’ait reçu plusieurs projectiles. A côté des petits entonnoirs de 77 voici les trous énormes des 420 et 405. Une maison entière pourrait entrer dans le trou et ne suffirait pas à la combler. Devant nous la vallée de l’Ailette puis les hauteurs de Monampteuil et là-bas à l’horizon la butte de Laon dominée par la cathédrale. Derrière nous une butte de terre boursoufflée et percée de mille trous… C’est le fort… En 1911, j’étais venu en promenade à Vailly, j’avais fait le tour du fort, j’avais admiré la vue merveilleuse… Jamais je n’aurais cru venir ici comme combattant… Certes les paysages lointains ont le même aspect… aussi bien vers Laon que vers Soissons la vue est superbe. L’on comprend l’acharnement des adversaires pour conserver ou conquérir cette crête, observatoire idéal. L’on comprend la vigueur des attaques, et la transformation de ce plateau du Soissonnais devenu un désert, sans un arbre, sans un chemin, sans un brin d’herbe… Dans de longues années les cultivateurs retrouveront encore des obus et des grenades enfouis au profond de la glèbe. »